Accord migratoire UE-Turquie : la mission secrète de McKinsey
En pleine crise migratoire, qui avait vu en 2015 près d'un million de personnes arrivées dans l'Union européenne via la mer Méditerranée et les Balkans, depuis l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Asie du Sud, McKinsey a joué un rôle prépondérant dans la mise en œuvre de l'accord migratoire conclu entre l'Union européenne et la Turquie, censé endiguer l'afflux de personnes migrantes, rapportent plusieurs médias (Der Spiegel et Balkan Insight notamment).

L'accord entre l'UE et la Turquie date du 18 mars 2016. Il prévoit qu'Ankara exercera des contrôles plus stricts à ses frontières et s'engagera à ce que la Turquie accueille tous les migrants illégaux venus de son territoire et arrêtés en Grèce. En retour, Bruxelles s'engage à financer à hauteur de 6 milliards d'euros l'accueil et l'accompagnement des réfugiés sur le sol turc, et à accueillir pour chaque Syrien renvoyé vers la Turquie au départ des îles grecques, un autre Syrien dans la limite de 72 000 personnes.
Sauf que le schéma patine. C'est dans ce contexte que le rapprochement entre McKinsey et l'Union européenne démarre en septembre 2016. Il prend d'abord la forme d'une mission pro bono sur la manière de faire fonctionner le pacte UE-Turquie.
Cette mission est signée en octobre 2016 par Maarten Verwey, haut fonctionnaire européen, alors directeur général du Structural Reform Support Service (SRSS), service européen mis sur pied pour accompagner les États dans leurs réformes administratives structurelles. Il est aussi le coordinateur de l'accord entre l'UE et la Turquie.
Durant douze semaines, McKinsey, notamment Solveigh Hieronimus, partner à Munich et co-lead du Center for Government de McKinsey qui se consacre aux interventions du cabinet pour le compte des États, travaille avec le SRSS, l'Easo, le bureau européen de soutien à l'asile et l'agence européenne de contrôle aux frontières extérieures de l'UE, Frontex, ainsi qu'avec les autorités grecques.
Les comptes-rendus de réunion du management de l'Easo montrent qu'il est demandé à McKinsey d'analyser la situation dans les îles grecques de la mer Égée, et de proposer un plan d'action aboutissant à la régularisation du surplus de personnes en situation irrégulière.
Rapidement, McKinsey identifie des goulots d'engorgement dans les procédures d'encadrement de l'asile et pousse une série de mesures, à commencer par une augmentation drastique des capacités de traitement des demandes d'asile par les services grecs et par l'Easo.
En décembre 2016, le plan d'action signé par McKinsey est prêt. C'est justement à cette période, le 8 décembre 2016, que Maarten Verwey présente le plan de mise en œuvre de l'accord UE-Turquie, qui est signé par les chefs d'État le 15 décembre, sans qu'aucun lien public soit établi avec la mission de McKinsey.
Pourtant, entre les préconisations de McKinsey et le plan officiel, les similitudes sont nombreuses : augmentation des capacités de détention des personnes demandeuses du droit d'asile sur les îles grecques, augmentation des effectifs de l'Easo et des services grecs de l'asile, augmentation du nombre d'interprètes dans les effectifs de Frontex, réduction du nombre d'appels possibles dans une demande de droit d'asile...
Le travail de McKinsey ne s'arrête pas là. Le 20 janvier 2017, une mission de 992 000 euros est attribuée au cabinet pour la mise en œuvre de ses préconisations, hors de toutes les procédures de contractualisation avec des fournisseurs extérieurs fixés par l'UE. Une attribution qui, un an plus tard, sera jugée totalement irrégulière par l'ECA, l'auditeur de l'UE.
La mission de McKinsey se poursuit jusqu'en mai, date à laquelle McKinsey remet à l'Easo un rapport dont plusieurs extraits cumulant 1 500 pages seront finalement publiés, après le refus initial de l'Easo.
Document au ton mélioratif sur les résultats obtenus par le cabinet : réduction à onze jours des durées d'instruction des demandes d'asile, réduction du nombre de demandeurs d'asile, quarante visites de terrain dans les îles grecques, les autres missions de McKinsey sur des sujets migratoires et d'autres cabinets aussi. Depuis, l'accord entre l'UE et la Turquie a été à plusieurs reprises suspendu ou mis en cause.
Ce n'est pas la première fois que McKinsey est mis en cause pour ses interventions sur la gestion de l'immigration auprès de gouvernements. Aux États-Unis, McKinsey a effectué une mission de deux ans au sein de l'agence fédérale chargée d'arrêter et de renvoyer vers leur pays d'origine les personnes migrant illégalement sur le territoire (relire notre article). En Allemagne, McKinsey est également intervenu auprès du BAMF (Office fédéral pour les migrants et réfugiés). McKinsey n'est pas le seul cabinet à intervenir sur ce sujet : aux États-Unis plusieurs autres cabinets ont été mandatés et en Australie le Boston Consulting Group a été sollicité par le gouvernement.
Crédit photo :
Cagliari Italy 06 10 2016 the ship Rio Segura arrives at the port of Cagliari with 1250 migrants recovered from the Mediterranean Sea
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